(Episode 2) Algérie: Et eux, ils en pensent quoi?
- Les Veilleuses

- 20 févr. 2020
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 févr. 2020
Episode 2: Walid
Walid a 23 ans, il habite dans une grande ville d'Algérie et fait des études d'informatique. Comme vous pourrez le lire, il a une vie associative bien remplie et rêve de voir l'Algérie changer de gouvernement. Je lui ai posé des questions sur ce qui se passe actuellement dans son pays mais aussi sur l'histoire de l'Algérie et sur la jeunesse algérienne.

Pour mieux comprendre le vocabulaire, les noms et les références employés, je te conseille d'aller voir l'épisode 0 de cette série. J'ai fait un Prezi qui t'aidera sûrement à y voir plus clair.
Est-ce que tu peux me parler de la fuite des cerveaux?
Ce qu’il se passe en Algérie c’est que la majorité des jeunes quand ils ont leur diplôme
ne trouve pas de travail en rapport avec leur diplôme. Du coup ils veulent partir, et souvent il y a une sélection des étudiants qui se fait par les pays occidentaux, qui ne prennent que les meilleurs, donc c’est pour ça qu’on appelle ça « la fuite des cerveaux ».
Il y a pas mal de jeunes qui veulent aller dans les pays occidentaux. Tu en penses quoi?
J’ai un ami d’un ami qui est mort il n’y a pas très longtemps, parce qu’il est parti en petite embarcation en mer, ils sont environ 15 par embarcation. Ils partent de la région où je vis, comme ça, à l’aventure. Mais ça c’est pas la fuite des cerveaux. Ceux qui partent comme ça c’est des gens pas instruits. La majorité ils n’ont pas de diplôme. Avant de partir ils prennent tous de la drogue parce-que la traversée est hyper dangereuse. Ils partent parce qu’ils ne voient pas d’avenir en Algérie mais ils n’auront pas d’avenir en France non plus. Il faudrait leur expliquer. Il y a des gens qui partent dans un pays et qui réussissent et ils se disent « moi aussi je vais réussir ». Sauf que lui il va partir en petite embarcation et l’autre il va partir faire ses études en avion, ça n’a rien à voir.
Selon toi, comment vit un jeune en Algérie en ce moment?
En ce moment, selon moi, il hésite entre essayer des choses ici ou choisir de partir et tout abandonner. Après la révolution de février il y a eu un petit peu d’espoir mais finalement la mentalité n’a pas changé. Les gens veulent fuir pour leur propre sécurité. Ils partent pour de nouvelles perspectives. C’est normal, moi je comprends les gens qui partent, mais je comprends aussi les gens qui restent.
Est-ce que tu peux me parler des revendications du Hirak?
Les revendications du Hirak c’est enlever tous les représentants de l’ancien système et en mettre de nouveaux. C’est aussi faire une nouvelle Constitution et que toutes les minorités soient comprises dans cette réforme là. Mais il y en a beaucoup d’autres, ça c’est le principal.
Est-ce que tu manifestes? Si oui est-ce que tu as un rôle particulier et est-ce que tu peux l’expliquer?
Oui, je manifeste, mais j’ai arrêté parce qu’il y a eu la libération des détenus. Je fais le Hirak des étudiants, celui qui se fait tous les mardis mais aussi celui du vendredi où c'est tout le monde. Et moi je faisais les deux parce qu’il y avait des détenus et parmi ces détenus il y avait des potes à moi, donc moi je sortais avec ma plaque « libérez les détenus ».
Est-ce que tu as constaté une évolution de la violence depuis le début du Hirak, il y a 1 an?
En fait quand ça a commencé le Hirak, il n’y a pas eu de violence. Sauf la semaine d’avant le vote où il y a eu beaucoup de répression. Mais tout au long de l’année, il n’y a pas eu de violence de la part de la police. Après le vote, ils ont commencé à menacer sur internet mais au final ils ont rien fait.
Est-ce qu’il y a autant de manifestants qu’au début du mouvement ?
Non, rien à voir. Ce que j’ai remarqué, je parle en mon nom, c’est qu'au début il y avait tout le monde qui sortait contre un pouvoir bien défini: Bouteflika. Sauf que après, Boutef est parti, donc on savait pas ce qu’on devait faire: attendre qu’il y ait de nouveaux candidats qui se présentent ou autre. Donc il y a eu un moment de vide et les gens se sont dispersé. Moi, pendant ce moment là, j’ai arrêté le Hirak parce que je suis parti du principe que ça servait à rien car il n’y avait personne à qui parler. Pendant ce temps là, des mouvements politiques se sont organisés. Maintenant, quand tu regardes le Hirak, tu vois bien qu’il y a des carrés (des groupes), menés par des mouvements politiques. Il y a les groupes de féministes, de socialistes, d’islamistes, mais ils font tous le même Hirak mais tu vois quand même qu’il y a une différence de revendications. Chacun fait son Hirak.
Est-ce que tu penses que les jeunes femmes ont un rôle à jouer dans cette révolution ?
Alors oui, elles sont très importantes. D’ailleurs on va parler de la deuxième semaine du Hirak, du plus gros vendredi où il y avait le plus de gens dehors. C’était le 8 mars, la journée internationale des femmes. C’était le vendredi de trop pour le gouvernement et d'ailleurs, deux jours ou trois jours après, Bouteflika a démissionné. Et maintenant, ce qui reste du Hirak, c'est une majorité de filles. Elles ont des choses à dire, la preuve il y a un carré féministe.
Est-ce que la mort de Gaïd Salah a changé quelque-chose?
Elle a pas changé grand chose. En fait il y a eu juste un gros buzz comme quoi c’était la mort d’un chef d’Etat ou quoi alors que pas du tout. En réalité, il y a eu une séparation entre les pro Gaïd et les anti Gaïd. Pour certains c’était un héros, pour d’autres un criminel. Pour moi c’était ni l’un ni l’autre. Moi je continue de croire que ce n’est pas lui qui décidait et que c’était juste un pion. Je pense pas qu’à 79 ans tu puisses décider de grand chose, même si t’es à la tête d’une grosse armée. Je pense qu’il y a d’autres gens qui réfléchissaient à sa place. Il faisait des discours tous les jours, je les écoutais moi, et parfois il arrivait même pas à bien lire le discours. Ça se voyait qu’il révisait même pas son discours. Et il était gravement malade.
Que penses-tu de la composition du gouvernement de Abdelaziz Djerad?
J’en pense que c’est du recyclage, mais il y a un truc positif, c’est qu’il y a des jeunes et il y a le nouveau ministère des Start up. On va voir ce que ça va donner. Mais c’est du recyclage quand même. Le ministre de la justice c’est le même, il est resté. Soit les ministres étaient déjà là sous Bouteflika, soit ils faisaient partie du FLN à un moment donné. Le FLN qui est le parti numéro 1 en Algérie et personne n’en veut.
Est-ce que tu peux me parler des conflits par rapport aux minorités en Algérie?
Dernièrement, il y a eu la polémique comme quoi les Kabyles seraient au pouvoir depuis des années et qu’il y en a marre d’eux, c’est la théorie du complot quoi. Et en fait ceux qui disent ça, ceux qu’on appelle "doubeb", c’est des gens qui sont payés pour mettre des commentaires, des statuts anti Hirak. Ils insultent et signalent les leaders du mouvement, et ce sont ces gens là qui font la propagande du pouvoir. En gros, ils lancent des théories comme ça pour que tu oublies le Hirak, que tu oublies tes revendications et que tu restes focalisé sur ça. Ils veulent bouger notre vision de l’ennemi. Mais tout le monde sait que l’ennemi à la base c’est le gouvernement. Et là ils sont en train de nous détourner les yeux, de détourner l’opinion publique. Moi je pense que c’est le gouvernement qui fait ça. On est tous conscients que les kabyles sont aussi nos frères, ce sont des algériens comme nous. On n’est pas des régionalistes tu vois. Pour moi c’est une fête nationale le 12 janvier (le nouvel an berbère, Yennayer), même si je suis pas kabyle je me sens amazighe, on est tous amazighe à la base, et le 12 janvier c’est pour tous les amazighe c’est pas juste pour les kabyles.
Berbère, Kabyle ou Amazigh?
Berbère et Amazighe sont les mots qui désignent l'ethnie dans sa globalité qui se situe majoritairement dans le Nord de l'Afrique et qui a ses propres traditions, son drapeau et son histoire. Cette ethnie se divise en plusieurs peuples et les Kabyles sont un de ces peuples. Berbère signifiait à l'origine "sauvages" ou "non-civilisés", c'est pour cela qu'ils ont décidé de s'appeler eux-mêmes Amazigh, qui signifie "homme libre".
Pourquoi y a-t-il eu des arrestations des porteurs de l’emblème kabyle?
Il y a de la haine envers la Kabylie parce qu'ils sont en train de mettre de la propagande comme quoi les Kabyles ils veulent diviser le pays. Et le jour où il y a eu le problème des drapeaux, c’était Gaïd Salah qui a sorti un discours comme ça un jour, comme quoi il y a des gens qui veulent diviser l’Algérie, que l’Algérie est contre ces gens là. Le mec l’a pris personnellement j’ai l’impression. Moi mon pote il s’est fait arrêté pour ça. Il y a des gens depuis avril ils étaient en prison mais depuis la mort de Gaïd, ils ont fait sortir les détenus d’opinion.
Est-ce que tu relies la Décennie noire aux problème de l’Algérie actuellement et si oui est-ce que tu peux m’expliquer le lien?
La décennie noire elle a changé beaucoup de mentalité en Algérie. À cause de ça, personne n’a osé sortir pendant 20 ans. Par exemple, mes parents ils ont tellement été traumatisés par la décennie noire, que le jour où le Hirak a commencé, ils n’ont pas voulu que je sorte. Ils avaient peur que je me fasse tuer. Alors que pour nous c’était normal de manifester contre celui qui était au pouvoir depuis 20 ans. La décennie noire s’est arrêtée en 2001, c’est il n’y a pas longtemps. Pour certaines personnes, le fait de sortir c’est hyper dangereux, et on ne pourra jamais faire quelque chose contre le gouvernement.
Crois-tu que le FIS (Front Islamique du Salut) peut profiter de la situation actuelle pour gagner du pouvoir?
Oui, en ce moment il est en train d’en profiter. Il fait même des discours où il dit que l’Algérie devrait être laïque. Il veut profiter de la vague du Hirak en disant qu’il a un discours modéré maintenant, en assumant ses erreurs du passé, mais tout le monde sait que c’est des conneries et qu’on peut pas lui faire confiance. Il continue à faire des discours dans les mosquées. Ils font leur truc mais personne n’adhère. Maintenant l’Algérie est plus ou moins stable question ethnie, question islamisme et tout. Je pense que tout le monde a compris que l’islamisme c’est pas trop ça et que ça va nous emmener nul part. Donc ils font leur truc de leur côté, ils dérangent personne pour l'instant. C’est ça aussi le principe de démocratie, si on les interdit de parler, c’est pas de la démocratie. Mais je ne parle pas des djihad, ça n’a rien à voir, eux c’est des dégénérés.
Est-ce que en tant que jeune opposé au gouvernement tu te sens en danger?
*rire* Bah oui je me sens en danger! T’es tout le temps surveillé, t’es sûr que sur les réseaux t’es surveillé. Dehors tu risques la garde à vue ou la prison. Tu sais jamais qui est en train de t’enregistrer ou te filmer. Au Hirak on les voit les policiers en civil, et on les voit en train de nous filmer, mais on n’a pas peur parce qu’on est en groupe. Je me méfie quand je rencontre des gens. Tu sais jamais à qui tu parles. Tu peux pas avoir confiance. Dans notre association on a été infiltré un jour, il y a deux ou trois ans. Celui qui s'était infiltré a entendu des discussions sur la décennie noire et il a enregistré la discussion. On a eu un avertissement pour ça, car on parlait politique alors que notre association est apolitique. Pourtant c’était une discussion privée, qui n’avait rien à voir avec l’association. Et celui qui a fait ça était envoyé par le gouvernement.
Est-ce que tu as envie de rester en Algérie?
Disons que je n’ai pas encore fait mon choix. Pour un informaticien, il n’y a pas trop trop d’avenir, et c’est pas comme si je n’avais pas essayé. Je me suis lancé dans le milieu du travail et c’est pas trop ça parce qu'il n’y a pas beaucoup de travail, et quand tu travailles tu es mal payé. Les gens sont corrompus. Si tu essayes de chercher du boulot dans une compagnie de télécommunication, tu seras jamais accepté parce qu'ils acceptent que des gens qui payent pour avoir du travail ou sinon il faut avoir le bras long. Il faut être pistonné.
Par rapport à la France, j’ai de moins en moins envie d’y aller. Ma soeur vit à Paris, et je vois la misère des français. J’ai vu qu’en Algérie j’avais beaucoup plus de temps libre, que j’avais un terrain vide et j’ai vu que je pouvais faire des choses dans mon pays. En France, tout est déjà fait. Qu’est ce que tu vas apporter au pays? Ils ont déjà tout. Mais en même temps pourquoi ne pas sacrifier quelques années en France pour avoir un meilleur avenir autre part. Mais je ne pense pas partir en France car c’est pas trop la vie que je voudrais. Surtout avec ce qui se passe en ce moment. Je suis venu en France avant et après les attentats, et le racisme n’a fait qu’augmenter. Ça ne donne pas envie d’aller en France. Quand tu ne subis pas le racisme tu ne le ressens pas. Un jour j’étais assis dans le métro et il y avait une place libre à côté de moi, et une dame n’a pas voulu s’assoir à côté de moi parce que j’avais une tête d’arabe. Elle a préféré ne pas s’assoir. Moi ça me fait rire parce que je vis pas en France, ça m’atteint pas.
Après si les gens pensent que les Algériens veulent tous partir, ce n’est pas du tout le cas. Il y a des Algériens qui partent par obligation, parce qu’ils ont pas trop de boulot et parce qu’ils ne peuvent pas trop réussir, ou parce qu’il y a trop de misère. Mais on ne va pas laisser les gens croire que tous les Algériens veulent partir. Moi, mes potes veulent tous rester et faire de belles choses ici. On veut apporter quelque chose à la société. On n’est pas dans des associations pour rien. Il y a toujours de l’espoir dans ces jeunes Algériens. Mais quand arrivé à 30 ans t’as pas encore de boulot, t’as fini tes études, t’as pas d’appartement et tu vis encore chez tes parents, et bah tu commences à te poser des questions et tu penses à partir.
Comment envisages-tu l’avenir de l’Algérie ?
Ça va être la merde, moi je te le dis. Tebboune dit qu’il va aider les investisseurs étrangers, qu’il va relever l’économie du pays mais personne n’y croit. Il est là juste parce qu’on doit avoir un président. Je vais te dire pourquoi je n’y crois plus. Avec mon groupe on était acharné. On criait non au vote tous les mardis et tous les vendredis, on croyait qu’on était majoritaire, on croyait qu’on portait la voix de l’Algérie. Mais en fait non, le 12 (le jour des élections présidentielles) tout le monde a été choqué. Il y a eu des membres de notre famille qui sont allés voter et je pouvais pas leur interdire, c’est leur droit. Donc on a été trahi par nos frères et nos amis. Ils sont allés voter parce qu’ils pensaient que peut-être ça allait changer quelque chose. Il n’y a pas eu un seul candidat du peuple. Il n’y a pas eu de révision de la Constitution. Ils nous ont mis 5 pantins et ils ont choisi un d’entre eux. C’était une pièce de théâtre et le peuple a joué dedans. Maintenant je pense même plus que le Hirak est majoritaire, vu le nombre de gens qui ont voté devant mes yeux. Il y a même des gens qui sont allés voter en disant que c'était parce que les kabyles allaient diviser le pays, alors que ça n’a rien à voir! Le gouvernement a réussi à détourner l’opinion publique.





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