(Episode 4) Algérie: Et eux, ils en pensent quoi ?
- Les Veilleuses

- 5 mars 2020
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 juin 2021
Episode 4 : Nedjma

Crédit photo: AFP
Pour mieux comprendre le vocabulaire, les noms et les références employés, je te conseille d'aller voir l'épisode 0 de cette série. J'ai fait un Prezi qui t'aidera sûrement à y voir plus clair.
Aujourd’hui, je te présente Nedjma. Elle a 22 ans et étudie en dernière année en école supérieure d’ingénieur. Pour cette dernière interview, Nedjma me raconte l’Algérie d’un point de vue féministe et parle des discriminations que les femmes subissent dans son pays au quotidien. Elle évoque la question de la religion et du voile avec beaucoup d’intelligence et s’appuie sur son histoire pour en tirer des conclusions.
Est-ce que tu fais partie du Hirak?
« Oui et non. Oui dans le sens où je soutiens à fond le mouvement et je trouve qu’il était temps qu’il y ait une révolution en Algérie. J’essaye de militer comme je peux à mon niveau. Je sors aussi souvent que je peux mais je ne fais pas toutes les marches et je ne suis pas d’accord avec tout ce qui se dit par le Hirak en terme de revendications, notamment par rapport à l’égalité entre les hommes et les femmes.
Nous, les féministes, on n’est pas très nombreuses mais on essaye de faire le maximum de bruit et ça dérange. Beaucoup trop de personnes du Hirak disent que ce n’est pas le moment de militer pour ça, qu’on devrait plus lutter pour une démocratie, pour la séparation des pouvoirs etc. Notre lutte est ridiculisée et banalisée puisque les gens disent qu’elle n’a pas vraiment sa place et que ce n’est pas le moment de lutter pour ça.
Ça me casse les couilles parce que franchement, pour moi, Nedjma, petite jeune fille de 22 ans qui vit en Algérie, c’est beaucoup plus important et prioritaire d’avoir mes droits en tant que femme et de pouvoir vivre comme l’homme dans la société d’aujourd’hui plutôt que de séparer les pouvoirs. Ce serait génial de pouvoir concilier les deux mais je trouve qu’il est plus élémentaire et plus fondamental d’être considérée comme l’égal de l’homme.
Le fait de dire ce que je viens de te dire, beaucoup de personnes du Hirak diraient que c’est un manque de nationalisme quelque part, mais en vrai on est tous en train de militer pour avoir des choses qui vont améliorer nos vies à tous, donc voilà.
D’ailleurs, il y a un carré féministe, qui est un groupe de femmes féministes qui luttent pour l’égalité en Algérie entre les hommes et les femmes. Il est composé de plusieurs féministes de l’ancienne génération. Des femmes qui ont lutté pendant l’époque de Bouteflika, dans les années 90 etc. Tu as aussi des féministes qui sont jeunes, qui ont notre âge et dans leur communiqué officiel qu’elles ont adressé aux autorités et au peuple, il y a écrit en premier les revendications du Hirak, donc de tout le peuple (séparation des pouvoirs, période transitoire etc. ) et ensuite elles passent aux revendications féministes qui sont l’abrogation du code de la famille etc. Donc les féministes soutiennent le Hirak, revendiquent la même chose que le Hirak, mais elles revendiquent aussi des trucs en plus. »
Est-ce que tu penses que les jeunes femmes ont un rôle à jouer dans cette révolution ?
« Clairement, oui. On est la moitié de la population. Il y a autant de femmes que d’hommes dans la société donc les hommes n’ont pas un rôle plus important que les femmes et inversement. Cependant, la femme a le devoir et l’obligation d’agir dans ce mouvement car je considère qu’on subit des discriminations quotidiennes. Si elles ne luttent pas, personne ne le fera à leur place. C’est certain que le patriarcat ne va pas juste s’écrouler tout seul. C’est pour ça qu’il faut vraiment faire l’effort de militer, de lutter, pour que les prochaines générations de femmes n’aient pas à subir les pressions qu’on subit nous. Je pense aussi qu’en se battant pendant ce Hirak, on est en train de prouver aux autres et à nous même qu’en tant que femmes, on mérite des droits, qu’on peut les avoir et qu’il suffit juste de se battre et de lutter.
Par rapport à ces droits qu’on mérite, la majorité des féministes que je connais en Algérie te parlerait du code de la famille. Beaucoup de féministes algériennes militent pour son abrogation.
L’abrogation consiste en la suppression d'une règle normative (loi, décret, convention internationale...) qui cesse ainsi d'être applicable pour l'avenir.
Le code de la famille, en gros c’est un texte juridique qui vient régir le statut des femmes et des familles dans la société. Ça parle de mariage, d’héritage, de polygamie, de divorce, de garde d’enfants etc. Donc la première version de 84 était extrêmement inégalitaire mais une réforme en 2005 l’a rendu un peu moins inégalitaire qu’avant. Par exemple, la polygamie maintenant est fortement réglementée, dans le sens où un homme ne peut pas épouser une deuxième femme sans le consentement des deux femmes, et sans prouver au tribunal qu’il peut prendre en charge deux foyers. Il y a aussi eu plus de réglementations concernant le divorce qui autorisent désormais la femme à divorcer. Cette dernière version est plus sympa avec la femme mais il reste beaucoup d’inégalités comme par exemple l’héritage et la garde des enfants. Si une femme divorce, elle a le droit à la garde désormais, mais si elle choisit de se remarier, elle n’a plus le droit à la garde des enfants alors que l’homme, s’il se remarie, il peut garder ses gosses. En plus, quand une femme veut se marier, il lui faut le consentement d’un homme, il lui faut un tuteur. Ce tuteur, peut être ton père, ou n’importe quel autre homme du moment que c’est un homme. C’est honteux.
C’est un code discriminatoire et il y a beaucoup d’inégalités dedans mais je pense que le vrai problème et le vrai danger, parce qu’on parle de danger, de féminicides, de culture de viol, de choses très graves, c’est cette misogynie, ce sexisme très profond et très ancré dans la société, dans les coutumes, dans les proverbes, dans les traditions, dans notre façon de faire et dans notre identité en tant que peuple. Je pense que l’abrogation du code de la famille n’est pas du tout suffisante pour avoir des droits qui nous permettent de faire de notre vie ce qu’on souhaite. On a toujours besoin de demander l’autorisation pour tout à un frère ou à un mari. On n’est pas en sécurité si on n’est pas avec un homme la nuit. Il y a plein de choses, si je commence à détailler ça ne se finira jamais, mais disons qu’on veut des droits élémentaires qu’un simple code égalitaire ne réglera pas. Je suis presque sûre que même si on arrive à abroger ce code, le garçon continuera de forcer sa soeur à faire les taches ménagères, continuera de l’autoriser à sortir ou pas, de faire des études ou pas. Tout ça c’est socialement accepté en ce moment en Algérie. Une loi ne règlera pas tout même si ça reste une revendication très symbolique que je soutiens. »

Crédit photo : Collectif National pour le droit des femmes
Que penses-tu du gouvernement de Abdelaziz Djerad ?
« Je considère que le gouvernement actuel n’est pas légitime dans le sens où ils ont ignoré la foule dans la rue, ils ont ignoré les revendications populaires qui étaient très audibles et visibles. Ils ont violenté et réprimé un processus parfaitement démocratique et pacifique. J’ai vraiment du mal à reconnaître quoi que ce soit de leur part, puisque s’ils ont pu faire ça pour arriver au gouvernement, ils seraient prêts à faire quoi pour garder leurs postes ? J’ai vraiment du mal à croire en leurs bonnes intentions et je ne crois pas qu’ils en aient. »
Que reproches-tu au pouvoir en tant que jeune femme algérienne ?
« Ce que je reproche au pouvoir c’est qu’ils ont tout fait pour qu’on devienne cons, pour qu’on soit incapables de réfléchir par nous-même, incapables d’avoir une pensée critique et analytique. Ils ont tout fait pour qu’on soit débiles. On gobe tout ce qu’on nous dit alors qu’on nous dit de la merde depuis des années. On accepte et on dit oui, on est d’accord car c’est comme ça que ça se fait, on ne peut pas changer les choses, on est obligés, obligés obligés. On nous fait peur avec la Décennie noire, on nous parle de plein de choses qu’on ne connait pas juste pour nous faire peur et donc on est devenu un peuple qui n’est pas capable de réfléchir par lui-même. Il y a une très faible autonomie de penser je trouve en Algérie. Mais je ne dis pas que moi je réfléchis et que les autres ne réfléchissent pas. On n’a juste pas été formés et autorisés à juste réfléchir et à rejeter ce qui nous parait insensé, ou juste dire non quand ça nous parait déplacé. C’est une liberté de penser qu’on nous a retiré. Je leur reproche ça. Je pense que l’Algérie n’avancera pas tant qu’on ne réalisera pas que c’est ça le vrai problème. »
Penses-tu que le féminisme et la religion peuvent aller de paire ?
« Je ne pense pas qu’il y ait une bonne réponse mais je comprends qu’il y ait autant de confusions autour de cette question là précisément.
Revenons aux bases. Le féminisme c’est l’égalité entre les hommes et les femmes et la reconnaissance du fait qu’il y a tout un système patriarcale qui régit le monde, qui opprime les femmes et qui privilégie les hommes.
Moi je considère qu’avec cette définition, il n’y a pas vraiment de contradiction entre une personne religieuse et une personne féministe. Je pense qu’on peut être féministe et religieuse, dans le sens où si on veut que le féminisme soit un mouvement fort, on ne peut pas exclure les gens. Si on se met à exclure les personnes trop blanches, trop noires, trop religieuses, trop du nord, ou trop du sud on ne pourra pas avancer. Mais je pense aussi que c’est compliqué de s’émanciper et d’être libre si tu te dis que tu dois obéir à ton père, à ton mari etc. Car c’est écrit dans l’Islam. Si tu te dis que tu es l’égal de l’homme, pourquoi tu aurais à obéir à ces personnes là ? Tu ne devrais obéir qu’à Dieu.
Si je devais finir sur ça, je dirais que c’est à la personne religieuse de gérer et de concilier les contradictions qu’il y a entre sa foi et son féminisme et non pas aux personnes qui ne sont pas concernées par ce débat d’exclure ou d’inclure les musulmanes féministes. »
Selon toi, est-ce qu’une femme qui porte le voile peut être féministe ?
« Je suis partagée entre deux idées donc je vais te dire les différents arguments.
Une nouvelle fois, si on prend la définition du féminisme, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes, et aussi le fait que la femme n’a pas besoin de l’avis de qui que ce soit pour faire ses propres choix. Dans ce sens là, je considère qu’une femme est libre de mettre un short, une jupe, une robe, un soutif ou pas de soutif, un voile ou pas de voile. Ça la regarde elle. Ça ne devrait pas être une affaire politique ou sociale. Ça ne devrait pas attirer autant l’attention et ça ne devrait pas être un sujet de discussion aussi fréquent entre les hommes, les femmes et entre les deux. C’est quelque chose de très personnel et de très intime.
Après, je pense que c’est un peu naïf de penser que ça se limite à ça, parce que le voile reste très visible. C’est un symbole religieux et la religion c’est un sujet très délicat et sensible, donc si on montre ça de la sorte, peut-être qu’on ne peut pas juste dire « elle est libre de porter ce qu’elle veut, un short ou un voile » car ce n’est pas la même chose. La symbolique est très forte quand on met le voile. On peut donc peut-être en parler, mais je ne suis pas sure car c’est peut-être sur leur liberté qu’on est en train d’empiéter.
Il y a un autre facteur dont je voudrais parler, c’est le fait que le voile dans la religion, de ce que moi j’ai lu et j’ai compris car beaucoup de personnes l’interprètent à leur guise, est là pour protéger la femme et pour prévenir certains risques et certains problèmes. Si elle cache sa beauté, elle sera moins vulnérable et moins susceptible de tomber sur des dérangés. En disant ça, on part du principe que les hommes sont des dérangés et donc tu restes dans la culture du viol. Dans ce cas, est-ce que ce n’est pas contradictoire d’être féministe et de porter le voile ? Je suis mitigée entre ces deux camps là.
Est-ce que le voile est un symbole du patriarcat ou est-ce que c’est juste très intime et personnel ? Si cette obligation là était envers les hommes, personne n’en aurait fait une histoire mais ici on parle de l’apparence des femmes donc forcément ça concerne tout le monde. »
Est-ce que toi, en tant que féministe, tu te verrais porter le voile ?
« Moi j’ai porté le voile pendant très longtemps, à partir de 13/14 ans jusqu’à il y a trois ans. C’est pour ça que je suis aussi mitigée quant à la question du voile. C’est un truc qui me touche personnellement.
Disons que la raison pour laquelle j’ai décidé de le retirer est le fait que ça ne me représentait plus. Je considérais que c’était un peu une contradiction par rapport à mon féminisme. Il y aussi le fait qu’en Algérie, c’est toute une identité, et je ne sais pas si c’est pareil ailleurs ou pas. C’est pas juste un truc que tu décides de mettre sur ta tête. Ça veut dire quel genre d’études tu fais, quelle langue tu parles, quelle musique tu aimes, quels sont tes centres d’intérêts, quels sont les lieux que tu fréquentes etc. Je me suis donc retrouvée enfermée dans une identité qui ne me correspondait pas et qui était très limitante pour moi. En le retirant, les gens ne me reconnaissaient plus car le retirer ça te fait toute une autre tête. J’ai aimé retrouver une certaine invisibilité et puis quand tu ne portes pas le voile tu peux être n’importe qui. Quand tu le portes, tu as une seule identité et tu es la meuf qui porte le voile. Et quand tu es cette personne, c’est génial, c’est magnifique, c’est glorifié. En Algérie, quand une meuf porte le voile pour la première fois, on lui dit félicitation. C’est la même expression qu’on utilise pour quelqu’un qui se marie ou quelqu’un qui a un gosse. Ça a été très libérateur pour moi de le retirer.
Après, ce que je t’ai dit là, c’est vraiment comment pour moi ça s’est passé, et je ne pense pas que ce soit très extrapolable car chacune a une histoire complètement différente avec le voile. »
Comment envisages-tu l’avenir de l’Algérie ?
« Je pense que l’Algérie est plurielle, les gens sont très différents. D’un quartier à un autre il y a un monde alors d’une région à une autre… Même l’histoire on n’est pas d’accord dessus. Il y a très peu de choses qui sont similaires entre Algériens mais il y a beaucoup de choses qui nous unissent et qui font qu’on soit tous Algériens. On a tendance à vouloir faire comme si toutes ces différences n’existaient pas ou le contraire et être complètement xénophobe. Je pense que ces deux réactions sont trop extrêmes et j’aimerais qu’à l’avenir, on accepte le fait qu’on soit tous différents. Chacun devrait juste valoriser sa différence et accepter celle de l’autre. »





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