(Episode 3) Algérie: Et eux, ils en pensent quoi?
- Les Veilleuses

- 27 févr. 2020
- 6 min de lecture
Episode 3: Imen
Imen a 31 ans et travaille en freelance dans l’infographie. Il a un avis assez tranché sur la situation de l’Algérie qui diffère un peu de celui d’Inès (épisode 1) et Walid (épisode 2). Je lui ai posé les questions par messages car il ne souhaitait pas échanger par téléphone.
Pour mieux comprendre le vocabulaire, les noms et les références employés, je te conseille d'aller voir l'épisode 0 de cette série. J'ai fait un Prezi qui t'aidera sûrement à y voir plus clair.

" Le Hirak n'est pas homogène, c'est ce qui fait sa force et en même temps sa faiblesse. "
Est-ce que tu peux me parler de la fuite des cerveaux ?
" Il y a eu un boom de la fuite des cerveaux entre les années 90 et 2010 (recherche de diplômes mieux côtés, l’espoir de trouver un travail à l’étranger, être mieux payé, etc.), mais il y a une grosse baisse ces dernières années à cause de la difficulté d'obtenir un visa étudiant, du coût de la vie et des études à l'étranger et du faible taux de contrats décrochés au bout. Il y a beaucoup de désillusions et beaucoup d'étudiants qui rentrent en Algérie après l'obtention du diplôme. "
Selon toi comment vit un jeune en Algérie en ce moment ?
" Ça dépend de la personne. Sans parler de moyens financiers, il y a un sens de la débrouille ici que je ne pourrais pas expliquer. En gros, personne ne meurt de faim ni de froid même sans travail ! Ici on dit " navigui " naviguer c'est se débrouiller. Pour revenir au " ça dépend de la personne " je veux dire que tout dépend de comment voir les choses. Personnellement, je me sens épanoui, je vis simplement et je fais des choses que j'aime. Ceux qui ne vivent pas bien souffrent surtout de l’ennui et du manque d'activités ( le vide, comme on l'appelle ici ). C'est vrai que côté loisirs, le pays commence à peine à renaître. Durant les années 90, à cause de l’extrémisme, les cinémas, les boites, etc. ont fermé. Du coup de simples distractions (bowling, paintball etc. ) manquaient jusqu'à il y a quelques années. "
Est-ce que tu fais parti du Hirak?
" J'ai fait quelques marches ( au début j'avais importé d'une autre ville le concept des brassards verts, qui sont des bénévoles qui nettoient la rue pendant et après les manifestations ). Quand j'ai vu le concept se démocratiser et qu'il n'y avait presque plus rien à ramasser j'ai arrêté. Je me pointe de temps à autre dans les manifs ( souvent lors d'événements avec lesquels je suis solidaire, par exemple après l'arrestation d'un caricaturiste oranais, après les élections ou après un vendredi où il y a eu de la répression ). Je ne me considère pas comme "hirakiste" mais comme sympathisant du mouvement. "
Est-ce que tu peux me parler des revendications du Hirak?
" Il y en a plein et certaines qui diffèrent selon les gens. Le Hirak n'est pas homogène, c'est ce qui fait sa force et en même temps sa faiblesse. Mais celles qui fédèrent le plus c'est l'instauration d'une 2ème République par une assemblée constituante, la révision de la Constitution qui a été "violée" par le régime Bouteflika, le refus de la dernière loi de finance et des hydrocarbures et la mise en place d’une gouvernance horizontale ( en gros l'application de l'article 7 et 8 de la constitution « pouvoir au peuple » ). "
Comment se passent les manifestations?
" À Oran, les manifestations se déroulent en général dans la bonne humeur. Toutes les classes de la population s'y retrouvent. Il y a eu très peu de répression dans ma ville. En fait, si on enlève la semaine d'après les élections, et quelques black bloc anti Hirak fin décembre, on pourrait facilement dire qu'à Oran il n’y a jamais eu d’incident, même la police se tenait à carreaux. "
Est-ce que tu penses que les jeunes femmes ont un rôle à jouer dans cette révolution ?
" Je ne comprends pas la différence entre le rôle des femmes et des hommes. Le jour où il y a eu une grosse répression, femmes et hommes ont été gazés, tabassés et embarqués sans distinction de sexe. Par contre, le fait qu'il y ait toutes les générations a du poids à mon avis. Le fait de trouver des jeunes, des vieux et même des enfants voire des nouveaux nés influe déjà sur la violence et soude le peuple. Cette solidarité efface tout conflit générationnel. "
Que penses-tu de la composition du gouvernement de Abdelaziz Djerad ?
" Ça me donne l'impression que le gouvernement tente encore la carte des petits compromis croyant que ça va calmer les choses. Mais le peuple voit bien que les postes clés sont toujours tenus par les mêmes, par exemple la justice par Zeghmati. "
J’ai entendu parler des questions identitaires en Algérie. Elles seraient une des nombreuses sources du problème actuel. Est-ce que tu peux m’en parler ?
" Il y a eu une entreprise d’effacement de l'identité Amazigh depuis des siècles par tous ceux qui sont passés par le nord de l'Afrique. Aujourd'hui je ne pense plus que c'est le cas ( les pancartes des bâtiments officiels sont écrits en arabe et amazigh ). Abdelmadjid Tebboune a même souhaité une bonne année au peuple Algérien (et pas juste au amazigh) le jour du Yennayer ( nouvel an berbère ). Ce qui se passe maintenant ce n’est pas l'effacement mais la tentative de division des manifestants par n’importe quel moyen. "
Ce qui est ironique c'est que je vois des personnalités ( nos Zemmour à nous ) qui se revendiquent arabe et de l'arabité en utilisant des mots algériens qu'ils croient arabe mais qui sont en réalité amazigh (exemple " chlaghem " qui veut dire " moustache " qu'ils utilisent beaucoup. En gros avoir des " chlaghem " c'est veut dire " être un vrai homme ". Cependant moustache en arabe c'est " charib ", " chlaghem " étant un mot amazigh)
Si les Algériens faisaient un test ADN ils se rendraient compte qu'on est plus nords africain ( amazigh quoi ) qu’arabes. "
Berbère, Kabyle ou Amazigh?
Berbère et Amazighe sont les mots qui désignent l'ethnie dans sa globalité qui se situe majoritairement dans le Nord de l'Afrique et qui a ses propres traditions, son drapeau et son histoire. Cette ethnie se divise en plusieurs peuples et les Kabyles sont un de ces peuples. Berbère signifiait à l'origine "sauvages" ou "non-civilisés", c'est pour cela qu'ils ont décidé de s'appeler eux-mêmes Amazigh, qui signifie "homme libre".
Pourquoi y a-t-il eu des arrestations des porteurs de l’emblème kabyle et pourquoi y a-t-il autant de haine envers la Kabylie ?
" Les arrestations du drapeau amazigh, je les ai vécu juste comme une tentative d'intimidation et de division du Hirak. Comme je l'ai indiqué plus tôt, le gouvernement a des comportements paradoxaux concernant l’amazighité. Le Makam chahid (le gros monument à Alger) a été éclairé des couleurs de ce même drapeau en janvier alors que des gens étaient encore en prison pour l'avoir arboré. "
Est-ce que tu relies la Décennie noire aux problème de l’Algérie actuellement et si oui est-ce que tu peux m’expliquer le lien ?
" Je ne pense pas que la Décennie noire ait un rapport avec ce qui se passe maintenant. Par contre, le fait que les jeunes d'aujourd'hui ne l'aient pas vécu leur permet de sortir sans avoir peur. Durant les années 2000, le gouvernement jouait la carte de la peur. En gros si vous ne restiez pas bien sages, vous risquiez de provoquer une autre guerre civile. C’est aussi pour ça que les printemps arabes n’ont pas fonctionné en Algérie. "
Est-ce que en tant que jeune opposé en gouvernement tu te sens en danger ? Le fait de répondre à ces questions peut te porter préjudice ?
" Tu m'aurais posé la question il y a 8 mois je t'aurai répondu non tout confiant ! Aujourd'hui je n'en suis plus aussi sûr. "
Est-ce que tu as envie de rester en Algérie?
" Oui, il y a un énorme travail à faire ici. Et puis je n'ai pas trop à me plaindre de ma vie. Mais je voudrais aussi beaucoup voyager mais aussi avoir mon paillasson " welcome " devant une porte en Algérie. "
Qu’est ce que tu penses du film de Mounia Meddour, Papicha?
" Je ne pourrais pas te parler de tout le film car je suis parti au bout de 2 minutes. Depuis une dizaine d’années, j'ai l'impression que tous les films algériens financés par l'Europe ne savent représenter les envies de liberté de la femme que par le fait de fumer une clope. Ça en devient ridicule à mon goût et rabaissant car pour moi ce n'est même pas un débat qu'une fille fume. Au contraire, le fait de le souligner insinue que ce n'est pas quelque chose de normal. Que des femmes revendiquent leurs liberté par la cigarette était d'actualité debut 1900 aux Etats-Unis! On est en 2020. "
Je crois que c'est surtout que ça me rappelle de vieilles cartes postales de colons avec des algériennes dénudées une clope a la main. Je le vois plus comme un fantasme de l’homme occidental que comme une vraie représentation féministe.
Comment envisages-tu l’avenir de l’Algérie?
" Je suis optimiste et je voudrais dire que je ne vois pas le Hirak comme une révolution qui changera tout du jour au lendemain mais comme une pression constante sur le gouvernement qui permet d’arracher peu à peu des acquis. Selon moi, c'est le meilleur moyen d’évoluer et de développer le pays. Le côté utopiste du Hirak est ce qui permettra d'obtenir beaucoup. "





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