(Episode 1) Algérie : Et eux, ils en pensent quoi ?
- Les Veilleuses

- 11 févr. 2020
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 févr. 2020
Episode 1 : Inès
Inès a 22 ans, elle est en cinquième année d'étude d'ingénieur. Elle habite dans une grande ville d'Algérie. Je lui ai posé des questions sur sa vie en Algérie et je lui ai demandé son avis sur le Hirak, mais aussi sur les problèmes que rencontre en ce moment son pays.

Illustration de Clémentine Yanna
Avant de lire cet entretien, je vous conseille de passer par l'épisode 0 de cette série, qui explique ma démarche et qui retrace très brièvement l'histoire de l'Algérie, ses protagonistes et le vocabulaire qu'il est bien de connaître. Vous le trouverez tout en bas de cette page ou sur la page d'accueil du blog 🥰
J’ai entendu parler de la fuite des cerveaux en Algérie, est-ce que tu peux m’en parler ?
"Ce qu'il se passe en Algérie, c’est que souvent les intellectuels et les gens qui arrivent à percer dans leur domaine choisissent de partir parce-que les études sont meilleures ailleurs ou que leur travail leur apporte plus d’argent ailleurs. En Algérie, dans tous les domaines, à un moment il y a toujours un plafond et tu ne peux pas aller au delà. "
Il y a pas mal de jeunes Algériens qui partent clandestinement pour aller dans les pays occidentaux. Qu'est-ce que tu peux m'en dire ?
"Oui, on les appelle les « haragas ». Ça veut dire les brûleurs. Je n'ai pas les chiffres mais il y a énormément de jeunes Algériens qui partent clandestinement. Ils prennent des petites embarcations pour aller en Europe. Ça leur coûte hyper cher et ils sont souvent très nombreux sur ces petites embarcations. Ça arrive souvent qu’il y ait des accidents en mer et que des gens finissent noyés.
Il faut savoir qu’il y a un gros problème de visas, énormément d’Algériens n’arrivent pas à avoir de visas pour l’Europe ou pour d’autres pays, ils préfèrent donc prendre le risque en mer. Ils veulent partir parce-qu’en Algérie le niveau de vie n’est pas génial, le niveau social n’est pas génial. Il y en a qui partent en pensant que de l’autre côté de la mer c’est le paradis et ils se rendent compte que ce n’est pas si simple que ça. Mais il y en a qui partent en connaissance de cause et qui vont s’épanouir là-bas parce qu’ils arrivent à bien vivre de leur boulot.
Pour donner un exemple, en Algérie, le SMIC est à 18 000 dinars (134.64 €), et énormément d'Algériens sont payés le SMIC. Et louer un studio dans une grande ville, si tu as du bol et sans les charges ça te coute 25 000 dinars. (187 €)"
Selon toi comment vit un jeune en Algérie en ce moment ?
"Tous les jeunes Algériens ne vivent pas de la même façon. Tu as une partie de la société qui a arrêté les études, qui a fait des petits boulots ou des formations qui ne sont pas très valorisés ou n’a rien fait du tout, et c’est une partie de la société qui est très frustrée. Elle est tout le temps en colère contre le régime et pour eux c’est toujours la faute de quelqu’un d’autre. Ils se plaignent tout le temps et ils détestent l’Algérie. Ils veulent partir à la première occasion. Et après, si tu pars plus vers des jeunes qui sont à la fac, il y a des jeunes qui viennent de milieux pas forcément aisés, et beaucoup qui veulent partir aussi. Faire des études et revenir, se faire de l’argent et revenir. Et après tu as des jeunes qui sont plus dans l’optique de vouloir rester parce qu’ils veulent construire le pays, parce que c’est chez eux et parce qu’ils aiment l’Algérie. Moi je dirais que c’est très mitigé. Mais peut-être qu’actuellement, depuis le début des soulèvements, il y a des Algériens qui ont repris confiance et qui ont un peu repensé l’idée de rester en Algérie. En tout cas c’est l’impression que j’ai de mon entourage. "
Est-ce que tu fais partie du Hirak et est-ce que tu peux me parler des revendications du Hirak ?
"Oui je fais partie du Hirak. Et par rapport aux revendications, chronologiquement, au début c’était pour la chute de Bouteflika, parce qu’il se présentait pour un 5ème mandat alors que ça faisait à peu près 7 ans qu’on ne l’avait pas vu. Il était très malade et il n’était plus en état de présider et on savait que les personnes de son clan entretenait juste l’image de Boutef pour pouvoir tirer les ficelles.
On a ensuite obtenu que les élections soient reportées puis annulées. Après ça on a eu une grosse période où on a eu un président par intérim, le temps d’organiser de nouvelles élections, c’était celles de décembre dernier. Le Hirak était contre ces élections mais elles ont quand même été faites. Donc on a eu un nouveau président que le Hirak considère comme étant un président illégitime.
Et en fait les revendications actuelles du Hirak ce serait d’avoir une période de transition où on pourrait nous même choisir les portes parole du Hirak. Ce ne serait pas tout à fait des représentants mais des portes-parole sur plusieurs plans; ce serait à eux d’organiser des élections totalement transparentes, pour qu'à ce moment là on puisse aller voter pour un président légitime.
Actuellement, on ne fait pas du tout confiance au pouvoir en place. On considère que c’est le même depuis longtemps et on ne fait pas confiance au gouvernement en place pour quoi que ce soit. Le Hirak insiste actuellement beaucoup sur la libération des détenus d’opinion. Il y a encore plein de gens qui sont en prison, et plein d'autres ont été libérés mais en liberté provisoire. "
Est-ce qu’il y a autant de manifestants qu’au début ?
"Non, vraiment pas. Il y a plusieurs hypothèses. La possibilité que les gens en aient eu marre. Au début absolument tout le monde est sorti pour faire tomber Boutef mais quand il est tombé ils ont considéré que le Hirak avait fait son boulot. D’autres ont considéré qu’ils allaient juste arrêté de manifester et leur laisser du temps pour réfléchir. D’autres gens ont flippé au moment où les violences ont un peu commencé à augmenter. Mais en vrai, je pense que c’est impossible de garder le même souffle pendant 1 an. Les gens ne peuvent pas rester aussi motivés. Donc je pense que c’est normal. Mais il y a encore énormément de personnes dans la rue, surtout à Alger. "
Que penses-tu de la composition du gouvernement de Abdelaziz Djerad?
"Moi je pense que niveau choix des nouvelles têtes qu’il a apporté au ministère il n'a pas été con.
Actuellement, le ministre de l’éducation supérieure est un professeur chercheur d’une grande école en algérie, pareil pour le ministre de l’éducation nationale. Ils ont mis une tête du petit écran algérien pour le ministre de la culture, et ils ont mis un mec qui a toujours été du coté du peuple, un gros militant politique au ministère de l’industrie. Donc en gros, ils ont quand même pris des gens qui avaient l’air de valoir le coup et des gens qui venaient quand même de différents courants idéologiques.
Mais moi je crois en le fait que ce gouvernement n’a pas vraiment de légitimité dans le sens où le président lui-même n’en a pas. Franchement j’ai du mal à croire qu’ils auront l’occasion de faire des choses. Moi je pense réellement que le gouvernement en place va maintenir la politique en place et tout ce qui se fait déjà depuis des décennies et mettre des gens compétents ne changera rien du tout car ils n’auront pas les cartes pour mettre des choses en place. Il y a eu beaucoup de recyclage de têtes. Le président actuel lui-même a été ministre de Boutef. C’est toujours le même gouvernement et les-mêmes personnes. On ne s’attendait pas vraiment à ce qu’il y ait du 100% neuf, on n'en a pas eu depuis 62. "
Les questions identitaires en Algérie seraient une des nombreuses sources du conflit actuel. Est-ce que tu peux m’en parler ?
"Il y a toujours eu ce problème d’identité en Algérie parce-que le peuple berbère en Algérie a longtemps été renié. Et les tous premiers soulèvements qu’il y a eu avant le Hirak c’était toujours les kabyles.
Ce qui s’est passé cette année, c’est qu'à un moment Gaid a interdit le port du drapeau berbère pendant les marches en considérant que les gens qui portaient le drapeau berbère pendant les marches étaient des séparatistes et qu’ils portaient atteinte à l’unité nationale. Ils se sont fait embarquer pour ça. Et autant des kabyles que des gens qui se sentaient juste berbère.
En vrai, l’Etat a toujours utilisé le truc de diviser pour mieux regner. Ils ont toujours alimenté le régionalisme entre la Kabylie et le reste de l’Algérie. Ils ont toujours essayé de montrer que la Kabylie se rebellait trop, qu’elle se plaignait tout le temps ou qu’elle n’aimait pas l’Algérie comme les autres, qu’elle voudrait son propre pays et qu’elle se sentait pas algérienne. Et de l'autre côté, le gouvernement mentait en alimentant le fait que dans le reste de l'Algérie les gens détestaient les kabyles. C'est quelque chose qui a toujours un peu marché. Mais cette fois-ci pendant le Hirak, il y a eu une union entre le Hirak et les gens de tous bords. Il y a eu des gens sur les réseaux qui ont expliqué que c’était encore une fois une ruse de l'Etat qui essayait de diviser, qu’il fallait rester uni etc et je trouve que ça a plutôt bien marché par rapport à avant. "
Est-ce que tu relies la Décennie noire aux problème de l’Algérie actuellement et si oui est-ce que tu peux m’expliquer le lien ?
"Je pense que l’Algérie comme elle est aujourd’hui a indéniablement été touchée par la décennie noire. Les algériens ont tous été affectés d’une façon ou d’une autre part cette période là. Moi je pense que s’il n'y a pas eu de soulèvement avant 2019 c’est que les gens étaient traumatisés de la décennie noire et qu’ils ne voulaient plus revivre de scénarios pareil. Je pense que les conditions dans lesquelles on vit actuellement en Algérie est due à la décennie noire. Les gens ont pris l’habitude d’avoir peur, ils sont aussi devenu beaucoup plus religieux qu’avant les années 90. Ça a vraiment beaucoup affecté les algériens et leur façon de vivre. "
Est-ce qu'en tant que jeune opposé au gouvernement tu te sens en danger ? Est-ce que le fait de répondre à ces questions peut te porter préjudice ?
"Oui je me sens un peu en danger car je peux me faire embarquer pendant une manif. Plein de gens se sont fait embarqués et ont fini avec 18 mois de taule. Il y en a qui ont eu plus de chance que d’autres mais voilà.
Et oui je pense que le fait de répondre à ces questions peut me porter préjudice. Je pense que si demain je devais me faire arrêter, et que d’une façon ou d’une autre on savait que j’avais répondu à des question d’un truc étranger, ça pourrait me porter préjudice. "
Est-ce que tu as envie de rester en Algérie ?
"Ça c’est une question compliquée. Actuellement j’ai envie de partir momentanément parce que j’ai envie de faire certains trucs pour mes études et j’ai envie de faire des masters que je ferais bien mieux ailleurs qu’en Algérie. J’ai aussi envie de voir autre chose que mon pays mais ça c’est purement personnel. C’est vraiment que j’ai envie de rencontrer du monde et vivre d’autres expériences.
Et puis c’est vrai qu’en temps que femme en Algérie, je n'ai pas toutes les libertés que je voudrais avoir, ni les conditions pour vivre ma vie librement. Par exemple, du point de vue de ma famille, ce serait très compliqué pour moi de m’installer toute seule. Dans certaines villes, au niveau pratique ce ne serait pas possible et dans les villes où je pourrais, il y aura toujours des gens pour juger parce que je suis une femme qui vit seule. Il y aura toujours une certaine peur, un manque de sécurité qui pèse. J’ai des copines qui vivent seules et je sais que ce n’est pas toujours évident. Pareil pour le fait de pouvoir sortir la nuit, le fait de voyager seule, le fait de pouvoir recevoir des gens chez moi, pouvoir m’habiller exactement comme je voudrais m’habiller, le fait de pouvoir sortir une clope dans la rue. J’ai bien envie d’être dans une endroit où je ne suis pas obligée de faire 55 000 calculs avant de sortir et où je n'ai pas besoin de réfléchir à comment je vais m'habiller. "
Est-ce qu’il y a des choses que tu ne vois pas dans les médias que tu aimerais dire là car elles te semblent importantes ?
"Ce qui me soule réellement c’est qu’il y a énormément de chaines ou journaux algériens privés qui rapportent les choses de façon totalement erronée, qui minimisent les chiffres, qui dénigrent les manifestations et les manifestants. Aujourd’hui j’ai beaucoup de mal à trouver des journalistes ou des journaux algériens qui rapportent de façon fidèle les événements comme ils se déroulent. "
Comment envisages-tu l’avenir de l’Algérie ?
"Je pense que les gens sont de plus en plus conscients. Le Hirak fait que les gens se sont politisés, ce n’était pas vraiment le cas avant. Moi ce que je dis tout le temps c’est que le Hirak a fait qu’on a gagné un peuple. Avant on n'avait pas ce peuple. Moi je pense que c’est vraiment le plus grand acquis du Hirak. On a vraiment gagné confiance en nous. On sait aujourd’hui qu’on peut avoir du poids, qu’on a notre mot à dire. Maintenant on s’exprime et on fait des choses. On a notre rôle à jouer dans ce pays et on n’avait pas trop l’impression de l’avoir avant. Du coup je pense que peu importe ce que donnera le Hirak, peut importe à quel moment ça s’arrêtera, le rôle de la jeunesse est un peu plus mis en valeur et on lui donnera plus d’importance à l’avenir. Je pense qu’on est vraiment parti pour que sur quelques générations, l’Algérie se porte bien mieux sur tous les plans. "





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